Médecine chinoise: traduire c’est trahir?

Médecine chinoise: traduire c’est trahir?

L’écriture chinoise est la seule en usage à :

  • ne pas avoir de rapport avec la langue parlée
  • ne pas transcrire les sons
  • ne pas être alphabétique comme le sont le français ou l’arabe
  • ne pas être syllabique comme le japonais

C’est du moins ce que nous explique Lucien Tenenbaum dans Écrire, parler, soigner en chinois.

Il nous apprend aussi que le philosophe Leibniz et plus récemment, le sinologue, critique littéraire et essayiste français René Etiemble, ont proposé que le chinois soit la langue écrite « universelle ».

Si on prend l’exemple de la Chine d’aujourd’hui, on pourrait presque dire que le chinois peut être une langue écrite universelle.

Je m’explique. La Chine est le troisièmes pays le plus vaste. Si on cumule les langues et les dialectes de ses habitants, on en est à 81 façons de communiquer !

Normalement, la première langue officielle du pays, le mandarin (pǔtōnghuà)  普通話/普通aussi appelé hànyǔ  漢語/汉语 , devrait être parlée par tous les chinois.

Dans la réalité, il y a tellement d’accents que les gens ne se comprennent pas entre eux, certains ne prononcent même pas les tons !

Mais tous écrivent le chinois !

C’est pourquoi, si vous regardez la télévision chinoise, que ce soit des émissions, des séries, des films ou des documentaires, ils seront très souvent sous-titrés en chinois.

J’ai installé une application sur mon smartphone pour regarder les chaines de télévision chinoise: 电视家2.0 TVplus.

Je crois qu’elle n’est que sur Android et elle n’est même pas dans le Play Store. Elle est « full » chinois et elle demande plein d’accès à votre téléphone, c’est donc à vos risques et périls  😉 .

Sur les centaines de chaînes  qui vont du télé-achat chinois, aux séries romantiques en passant par les chaînes d’informations, je tombe sur quoi la première fois que je choisi une chaîne au hasard ?

Et oui « Intouchables », au début je pensais que c’était une erreur, qu’on pouvait choisir les chaines d’un pays mais quand ils ont parlé, c’était en français sous-titré en chinois  🙂 .

En zappant, les rares chaines sans sous-titres étaient des chaines locales et celles qui commentaient en direct des rencontres sportives.

Il y a officiellement dans le monde, un peu moins de 200 pays avec chacun ses propres dialectes. On peut penser qu’il serait compliqué de mettre en place une langue écrite universelle basée sur des idéogrammes, un système d’écriture inhabituel dans la culture de la plupart des peuples.

Mais chacun de ces peuples utilisent quasiment les mêmes panneaux pour le code de la route.

Les panneaux sont similaires aux idéogrammes ou plutôt sinogrammes, notre esprit humain est « universellement » capable d’associé une image à un concept (mot, situation…).

Par contre celui-là est un peu plus compliqué à trouver en dehors de l’Asie, mais on peut tous le comprendre :

Oui, il y a beaucoup moins de panneaux que d’idéogrammes chinois mais le principe est le même !

Leibniz et Etiemble ont certainement raison. Surtout si on prend un autre référentiel, celui du nombre d’habitant de notre planète, bien plus parlant que le nombre de pays qui lui change tout le temps. On a en gros, 1 humain sur 5 qui est chinois, alors si 1,4 milliards de personnes peuvent les apprendre pourquoi pas nous ?

En plus, l’écriture a bien été simplifiée. A sa création, en 1949, la République Populaire de Chine comptait 80% d’analphabètes. Pour rendre accessible l’écriture à tous, le parti communiste à réformé l’écriture en 1958.  Deux solutions ont été envisagées:

  • la simplification des caractères chinois
  • la création du pinyin, ce qu’on appelle aussi la romanisation

L’idée de « romaniser » la langue chinoise ne date pas des années 50, déjà en 1931, le Kremlin leur avait « soumis » l’idée.

On peut remonter encore beaucoup plus loin.

Les jésuites

Au 17ème siècle, les missionnaires jésuites ont été envoyés aux quatre coins du mond pour prêcher l’Évangile. Ils avaient été préalablement formés par l’Eglise à différents savoir comme la théologie, les mathématiques, la physique et les langues étrangères.

Les premiers jésuites arrivés en Chine, comme Michele Ruggieri et Matteo Ricci,  ont pensé que la meilleure stratégie pour faire progresser le christianisme était celle de d’abord de s’instruire avant d’instruire.

Ils se sont vite rendus compte qu’ils n’avaient aucunes sources d’apprentissage et qu’ils étaient considérés comme des « Barbares d’Occident ». Personnes ne voulaient leur apprendre la langue chinoise en dehors des escrocs qui en avaient à leur argent ou des personnes très peu éduqués. La situation était encore pire à partir de 1759 à cause de l’affaire Flint.

James Flint est le premier britannique à maîtriser la langue chinoise. Il a vécu plusieurs années en Chine depuis 1736 et il a participé à toutes les rencontres officielles entre la Compagnie des Indes et les chinois.

L’Empereur de Chine avait interdit au navire britannique de la Compagnie des Indes de se rendre à Ningbo, un port chinois. En 1759, Flint a bravé cet interdit en venant avec un de ces navires, d’abord à Ningbo puis à Tianjin.

Pour la faire courte, James Flint a rédigé de sa main ses doléances contre la corruption des fonctionnaires de Canton dans les affaires commerciales par rapport à cette interdiction. Après plusieurs rebondissements, Flint a été condamné à trois ans de prison à Macao et l’interdiction de remettre les pieds en Chine.

Que vient faire Flint dans cet article ?

Le document qu’il a rédigé a été écrit dans un chinois mandarin tellement « parfait » que la cour impériale y a suspecté un complot. Une enquête est faite et un certain Liou-yia-pien a été décapité, pour rien, parce que qu’il avait été suspecté d’avoir aidé à la rédaction de cette lettre.

Depuis cette affaire, la Cour impériale lança un décret qui interdit aux chinois d’enseigner leur langue aux étrangers.

Malgré cela, les missionnaires ont réussi à maitriser la langue parlée et écrite en quelques années.

Ils ont axé leurs efforts sur trois pôles linguistiques :

  • la phonétique
  • la syntaxe
  • la sémantique

C’est dans ce contexte que Matteo Ricci eu le premier l’idée d’utiliser le système phonétique occidental pour écrire le chinois.

Il choisit comme outil de transcription le latin qui est la langue commune à tous les jésuites quel que soit leur pays d’origines.

Entre 1584 et 1588, il est le premier à écrire un de dictionnaire chinois mandarin en langue occidentale (le portugais), il invente ainsi le premier système de références écrites à la prononciation de la langue chinoise : le Dizionario portoghese-chinese.

Il s’agit d’un glossaire de 189 pages comportant environ 6 000 mots et expressions portugais classés de A à Z.

Quelques années plus tard, le secrétaire de Ricci, le Père Nicolas Trigault, rédigea le premier dictionnaire sino-français.

Il est composé de plus de 900 pages et divisé en 3 volumes :

  • le premier, intitulé Yiyin shoupu(译引首谱), introduit la phonologie
  • le second, Lieyin yunpu(列音韵谱)classe les caractères chinois selon leur prononciation, ils sont notés en caractères latins. C’est la première fois dans l’histoire de la Chine que la consultation des caractères peut se faire par entrée phonétique.
  • le dernier, Liebian zhengpu(列边正谱)classe les caractères selon le nombre de radicaux. Chaque caractère à sa transcription en latin.

 

La simplification du chinois écrit

Il est écrit dans le Huainanzi (淮南子 ; Huáinánzǐ), un ouvrage rédigé au IIème siècle avant notre ère, sous la dynastie des Han, Occidentaux :

« Quand Cang Jie inventa les caractères, le Ciel fit pleuvoir du millet et les esprits mauvais pleurèrent dans la nuit ».

Selon la tradition chinoise, Cang Jie 仓颉, Cāngjié a été mandaté par l’Empereur Jaune pour inventer un système d’écriture qui remplacerait le système de notation par cordes nouées. Il aurait observé chaque chose et lui aurait assigné une « marque » qui serait reconnue immédiatement.

Cang Jie est souvent représenté avec quatre yeux pour voir ce qui est invisible à l’œil humain. Un temple lui aurait été dédié pour « travail bien fait », à l’endroit où il aurait créé cette écriture.

Tout ça pour dire que l’écriture fait partie intégrante des légendes et de la culture chinoise.

C’est pourquoi en 1956, lors du « projet de simplification des caractères chinois » Hanzi jianhua fang’an, certains chinois ont vu un début de « destruction » de la culture chinoise.

Si on prend par exemple le caractère Ài, « amour, aimer » :

  • la forme traditionnelle  愛 , si on prend la forme simplifiée 爱, la composante xin 心 « cœur » au milieu du caractère a disparue, ça se passe de commentaire.

On peut prendre aussi l’exemple de Jiàn « voir »:

la forme traditionnelle 見 et la forme simplifiée devient 见, en haut du caractère simplifié, il manque « l’œil 目”, là ça devient compliqué pour voir  😉

Heureusement que l’écriture traditionnelle est toujours utilisée à Taiwan, Hong Kong et Macao, ces deux derniers étaient des colonies européennes pendant les réformes de simplifications.

La médecine chinoise est comme l’écriture traditionnelle chinoise, elle est ancrée dans la culture chinoise, sans cette connaissance, il est difficile d’en comprendre les fondements.

 

« Traduire c’est trahir »

La traduction des textes anciens pose des problèmes, c’est du moins ce que nous avait expliqué Gilles Andrès en nous présentant la traduction qu’il a faite en collaboration avec le fameux sinologue Constentin Milsky du Zhenjiu jiayi jing « le classique ordonné de l’acupuncture » de Huangfu Mi.

Cette traduction à l’avantage de mettre tout le monde d’accord par sa qualité.

Voilà ce que disent les auteurs de ce livre à propos de la traduction des termes chinois :

« il arrive qu’un certain nombre de termes chinois désignent des réalités inconnues de la sciences occidentales. Il n’existe donc pas de mots capables de les traduire dans nos langues. Dans ce cas, pour la traduction, le danger de déformation du sens originel est grand. »

 « Cette tâche se complique du fait que nous ne sommes pas Chinois et que nous n’avons pas de formation suffisante en médecine traditionnelle et en philosophie classique chinoises. »

« Mais le problème le plus ardu réside dans la richesse de la langue chinoise et son écriture. La plupart des termes de la médecine chinoise contiennent des renseignements concernant les phénomènes qu’ils désignent. »

Plusieurs modes de traductions ont été employés :

La translittération:

  • le mode le plus simple et qui ne trahit pas le sens originel.
  • convient aux concepts inconnus de la science occidentale.
  • convient aux termes qui n’ont pas d’équivalents dans nos langues
  • permet d’éviter toutes confusions avec les « faux amis » de la terminologie médicale occidentale.

Elle permet donc d’éviter :

  • des mauvaises traductions
  • des contre-sens
  • des interprétations personnelles

En Médecine Chinoise.  Si on avait gardé le terme en pinyin de 心包 xīn bāo,  on n’aurait pas eu à le traduire par « Maitre Cœur », « Maître du Cœur », « Enveloppe du Cœur » ou Péricarde. Comme si le Cœur, symboliquement l’Empereur pouvait avoir un maître et la traduction de Péricarde peut limiter la compréhension à sa fonction en anatomie « classique ».

Selon nos deux auteurs, la translittération a ses défauts :

  • elle n’apporte au lecteur occidental aucun renseignement sur le phénomène désigné.
  • la traduction doit être limitée aux termes qui n’ont pas d’équivalent.
  • l’emploi doit être restreint à quelques mots. Si le lecteur occidental devait apprendre trop de mots à consonance chinoise, il risquerait de les confondre.

La traduction littérale

  • cette seconde méthode de traduction ne pose aucun problème pour les mots qui ont leur équivalent dans les langues occidentales
  • elle est très utile pour créer un nouveau terme pour des concepts de médecine exprimés par des mots composés tels que : triple réchauffeur Sān Jiāo 三焦 (ça n’engage qu’eux, je ne suis pas forcément d’accord avec leur exemple).

Ici encore, les auteurs nous expliquent que la traduction littérale à ses pièges :

  • les «faux amis » déjà évoqué pour la translittération.
  • les mots d’usage courant comme wen zhen 聞 診 qui ne doit pas être traduit seulement par « auscultation » mais par « auscultation et olfaction », wen 聞 (闻) signifiant « percevoir les sons et les odeurs ».

Dans la catégorie des traductions littérales, il y a ce qu’ils appellent la « traduction symbolique » :

  • les caractères chinois sont souvent employés dans des sens différents et ils sont donc à chaque fois traduit par des mots différents comme le mot qì 氣 qui peut se traduire par « air », respiration, souffle, énergie (et encore bien plus, un article sera consacré que sur la traduction de 氣).

La traduction « explicative »

  • Ce dernier mode de traduction est employé pour « certains termes dont il n’existe pas d’équivalent dans les langues occidentales et qui ne représentent pas un concept important ».

Ce type de traduction peut aussi avoir ses pièges :

  • Une trop longue explication pourrait déformer le sens du texte.

Et pour finir avec nos deux amis, ils évoquent un problème important qu’ils n’ont pas résolu :

«  C’est l’impossibilité de transmettre toute la beauté de certains passages très poétiques et qui ont un contenu philosophique profond. »

Toutes ces difficultés sont partagées par d’autres traducteurs qui ont fait l’exercice de traduire de grandes œuvres.

On peut prendre l’exemple  d’Abel Gläser et sa traduction du Shang Han Lun 伤寒论, dans laquelle il explique :

« Toute traduction est un tour de force pour parvenir à faire passer du sens au lecteur sans pour autant abandonner la forme du texte original, ceci est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit de traduire du chinois classique vers le français, et encore plus vrai quand il s’agit de chinois médical classique, car il ne faut pas seulement faire passer du sens mais également permettre que ces connaissances  soient pratiquement applicables sur des patients par les cliniciens et futurs cliniciens contemporains. »

Nous avons vu que pour apprendre les sinogrammes modernes ou traditionnelles, il n’était pas nécessaire de parler chinois.

C’est pour cette raison que certains occidentaux ont accès aux textes anciens chinois sans parler chinois.

Voilà ce qu’en dit une de nos références francophones :

« Je ne parle pas ou très peu le chinois et finalement cela ne m’intéresse pas. En revanche, j’ai appris à lire le chinois médical. Cela permet d’avoir accès à un océan d’informations fiables et formidables, autant contemporaines qu’anciennes. Bien évidemment, il y a différents niveaux de maîtrise du chinois médical, et pour commencer à interpréter les textes anciens, il faut beaucoup travailler, pendant des années. Mais le premier stade de maîtrise te permet de lire les textes contemporains qui déjà peuvent énormément t’aider. »

Nous venons de voir que la traduction des textes médicaux chinois peut être délicate et qu’avec beaucoup de travail, ils peuvent être à la portée des non-chinois. Mais peut-on vraiment se passer de la langue chinoise pour pratiquer la médecine chinoise ? Nous verrons quelques éléments de réponses dans un prochain article.

Et comme disait Karl Zéro « d’ici là méfiez vous des contrefaçons »  😉

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Bonne énergie !

Fatah

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