Médecine Chinoise: faut-il apprendre le chinois?

Médecine Chinoise: faut-il apprendre le chinois?

Il y a quelques semaines, j’ai croisé un ami d’enfance qui se déplaçait très difficilement, il avait une hernie discale. Les médecins lui avaient conseillé de se faire opérer. Le lendemain il partait dans le Sud du Maroc.
Je le recroise quelques jours après, il était en plein forme, plus aucune douleur.
Il avait vu un guérisseur non voyant qui avait dépassé le siècle d’existence. Le soin consistait à être enterrer dans le sable chaud, seul la tête était hors du sol (encore plus profondément que sur la photo). Il était réhydraté régulièrement. Puis le guérisseur, lui a cautérisé quelques points sur les jambes avec un bâton, qui curieusement étaient situés sur les trajets des méridiens de la Vessie et de la Vésicule Biliaire  😉 .

Il m’a expliqué qu’il n’y avait personne pour prendre la relève de ce centenaire quand il aura quitté ce monde.
Ça m’avait traversé l’esprit, d’aller dans le Sud du Maroc et d’apprendre avec ce guérisseur mais il y avait plusieurs obstacles :

  • il faut que le guérisseur accepte de transmettre son savoir
  • la langue, dans le sud du Maroc, ils doivent parler un dialecte local et pour comprendre toutes les subtilités du guérisseur, il faut parler sa langue.
  • il n’y a pas de désert en France avec des températures aussi chaudes la journée 😉
  • je préfère éviter de cautériser les patients, on est loin de ce qui se fait avec certaines techniques de moxibustion à la japonaise !

Il existe donc des savoirs qui n’ont pas encore été diffusés et pour bien les assimiler, nous devons parler la langue de ces gardiens du savoir.

Qu’en est-il de la médecine chinoise ?

Ceux qui pratiquent la pharmacopée chinoise utilise déjà le « chinois » ; le nom des plantes et des formules sont utilisés en pinyin. Pourquoi ? Parce qu’en latin c’est encore plus compliqué  😉

Mais faut-il nécessairement parler chinois pour pratiquer la médecine chinoise ?

A l’Université en Chine

Officiellement, il existe des cursus de Médecine Chinoise en anglais pour les étrangers dans certaines Universités de Médecine Chinoise.
Dans les faits, les étudiants sont contraints de parler le chinois:

  •  Il leur est conseillé de faire une année de chinois avant d’entamer leurs études en Chine
  • Ils vont passer plusieurs années en Chine et s’est loin d’être un pays anglophone
  • Pour s’en sortir dans la vie courante, ils doivent parler chinois
  • Les patients qu’ils verront tout au long de leurs études ne parlent, pour la majorité, que le chinois.

Certains arrivent quand même à s’en sortir sans forcément parler chinois mais ils peuvent passer à côtés de beaucoup d’information qui peuvent faire la différence dans leur pratique.

 

La médecine chinoise « hors » cadre universitaire

Historiquement, depuis les années cinquante, la médecine chinoise s’est développée autour de la pharmacopée principalement, l’acupuncture et le Tui Na venaient derrière. Les choses changent depuis quelques années mais ce n’est pas le sujet ici.

Certaines méthodes utilisées à travers le monde pour leur efficacité ne font pas partie du cursus standard des universités, elles peuvent être abordées sous formes de séminaires ou à la rigueur de spécialisations mais pas partout.

Nous pouvons prendre l’exemple de l’acupuncture de Maître Tung.

Maître Tung

Le docteur Tung est né en 1916 dans la province de Shan Dong en Chine. Il est issu d’une famille d’acupuncteur.
A 18 ans, il ouvre sa propre clinique d’acupuncture en Chine.
Pendant la seconde guerre mondiale, il entre dans l’armée du Kuomintang (KMT) ou Guomindang, le « Parti nationaliste chinois »), le plus ancien parti politique de la Chine contemporaine. Il soigne un grand nombre de soldats.
A son retour, il ouvre une nouvelle clinique à Qing Dao dans sa région d’origine.
Mais à la même époque, l’armée du Kuomintang entre en lutte contre l’Armée populaire de libération du Parti communiste chinois de Mao Zedong.
Le docteur Tung, retourne dans l’armée du KMT.
En 1949, à la création de la République Populaire de Chine, il suit le général Tchang Kaï-chek et le KMT à Taïwan et quittera l’armée en 1953.
Et c’est à Taipei qu’il ouvre sa troisième clinique. Certains disent qu’il a traité 400000 patients durant sa carrière d’acupuncteur et le quart sans les faire payer.
Parmi ses patients, il y a avait le président Tchang Kaï-chek et son épouse ainsi que le premier ministre du Cambodge.

Que vient faire Maïtre Tung dans cet article ?

Que le chiffre de 400000 patients traités soit vrai ou non, son « style » d’acupuncture a fait des émules et a largement dépasser les frontières de Taiwan. Sa pratique est réputée pour être efficace avec des effets immédiats.
Pourtant cette méthode n’est pas au programme des Universités Chinoises, à la rigueur des séminaires sont organisés mais sans plus.
La spécificité de ce style est d’utilisé en plus des point d’acupuncture classique, d’autres points non répertoriés appelés aussi « points magiques ». Ces points et cette méthode d’acupuncture ont été transmis de génération en génération au sein de la famille Tung.
Son principe de traitement diffère des autres méthodes.

 

Il arrive que les descendants de ces médecins ne souhaitent pas reprendre le flambeau de la famille, c’est le cas du fils unique de maître Tung.
Maître Tung est décédé en 1975. Il a eu 73 disciples, ils ont promis qu’ils enseigneraient cette acupuncture à son fils à tout moment, si celui-ci changeait d’avis 😉

L’exemple de maître Tung nous montre :

  • Que les Universités Chinoises n’ont pas le monopole du savoir ancestrale de la Médecine Chinoise
  • Que ce savoir a pu quitter la Chine Occidentale
  • Que ce savoir est transmis dans les familles et de maître à disciple aujourd’hui encore

 

La transmission dans les familles, de génération en génération :

L’acupuncture de la famille Tung est un bon exemple de la transmission de la Médecine Chinoise au sein des familles de génération en génération.

Mais ce n’est pas le seul, nous pouvons prendre un autre exemple, qui lui se rapproche encore plus du sujet de cet article:

Faut-il apprendre le chinois pour exercer et pratiquer la Médecine Chinoise?

Celui d’Amaël Ferrando, l’auteur du livre Qigong Tuina – Massage et automassage

Le Qi Gong Tuina a été développé par le professeur Bai Yunqiao, qui a synthétisé l’expérience des générations de sa lignée familiale.

Amaël Ferrando et son professeur Bai Yunqiao à Beijing

Les médecins issus de la lignée de la famille Bai 白 font partie des plus renommés en Chine.  Ils ont fondé le célèbre hôpital de Médecine Chinoise, le Bao Sheng Tang 保生堂, à la fin de la dynastie Ming et l’ont dirigé jusqu’en 1949, date de sa nationalisation.

Bai Yongpo, le père de Bai Yunqiao, a participé à l’élaboration des programmes d’enseignement de la Médecine Chinoise des Universités en Chine.

La lignée Bai est un symbole tellement fort de la Médecine Chinoise qu’ils en ont fait une série de 72 épisodes : Da Zhai Men大宅 门 « la Porte de la Grande Demeure ».

C’est en 2008, qu’Amaël rencontre Bai Yunqiao, lors de sa venue en France pour un stage à Paris. Il était déjà installé en tant que praticien en Médecine Chinoise mais cette rencontre fut une révélation pour lui. Dès lors il se met l’apprentissage de la langue chinoise et à l’étude des textes classiques chinois.

Pendant 8 ans, il passera plusieurs mois par an en Chine auprès de son professeur à Pékin. Il est devenu son disciple et un membre à part entière de la lignée de Bai sous le nom de Bai Yiyuan.

Il a donc sous sa responsabilité la transmission du savoir de toute une lignée de Médecins Chinois, et oui rien que ça, bravo  🙂

Tout ça n’aurait pas été possible s’il n’avait pas appris la langue chinoise.

Amaël m’a expliqué que la difficulté pour rédiger son livre, à la demande de son professeur, était de regrouper les informations et de compléter les « non-dit » dans les textes rédigés par les médecins qui se sont succédés. Seule l’explication de base d’une application médicale y était mentionnée mais dans la pratique, cette explication était insuffisante.

Et pour couronner le tout, durant les heures passées avec son professeur, celui-ci ne lui a jamais fait de cours magistral. Vous imaginez donc la quantité de travail qu’il lui a fallu pour rédiger ce premier ouvrage.

S’il n’avait pas appris le chinois, il n’aurait pas pu apprendre et transmettre l’enseignement que lui a légué son professeur avant qu’il ne quitte ce monde l’année dernière.

Les experts chinois en dehors de la Chine ?

J’ai souvent entendu dire que les grands maîtres avaient quitté la Chine pour se réfugier dans divers pays emmenant avec eux leurs connaissances (Médecine Chinoise, Feng Shui, Arts Martiaux…).

Effectivement certains de ces experts ont fui la Chine pour les États-Unis par exemple, où ils ont enseigné leurs arts.

Franck Butler et Tom Bisio, des new-yorkais, ont pu bénéficier de cet enseignement et ils ont élaboré tout un programme de formation regroupant les meilleurs technique de Zheng Gu Tui Na qu’ils ont appris avec leurs maîtres respectifs. Ils ont pu comparer ces méthodes avec celles utilisées en Chine et certaines n’étaient plus enseignées là-bas. A contrario, ils ont pu aussi compléter leurs techniques avec d’autres méthodes spécifiques enseignées en Chine.

Ici on peut voir Franck Butler au-dessus d’un pauvre innocent, écartelé par deux golgoth que sont Tom Bisio et Pascal Jauffret. Moi, je suis derrière en bermuda à m’assurer que le gars respire encore 😛

Mais non, ne vous inquiétez pas ces trois-là connaissent très bien leur métier, le gars s’en est sorti vivant et complètement « réaligné ».

Pour ceux que ça intéresse vous pouvez contacter Pascal Jauffret pour le Zheng Gu Tui Na.

Si on en revient au sujet principal, ici il fallait comprendre l’anglais et de toute façon Pascal traduisait en français et Tom s’est mis au français  🙂

Une partie de ce savoir ancestral peut se retrouver en dehors de Chine, ça ne veut pas dire qu’il n’y soit plus mais qu’il n’est pas enseigné dans son entièreté dans les Universités et les hôpitaux chinois.

 

Les experts chinois en dehors de la Chine ?

L’exemple d’Amaël Ferrando nous a montré qu’en Chine le savoir est encore bien présent.

C’est le cas de Maître Zhu He Ting 朱鹤亭, né en 1927, d’un père taoïste de la fin de la dynastie des Qing et d’une mère bouddhiste.

Il a commencé son initiation à l’âge de six ans et il atteint un tel niveau d’expertise dans tous les domaines de la culture chinoise (arts martiaux, médecine, calligraphie, spiritualité…) qu’il a été hissé au rang de « Trésor National » 国宝.

Ce titre est réservé à une poignée d’expert.

Ses ouvrages sont des références.

Il a commencé à traiter des patients en 1974.

Il a été désigné par le gouvernement chinois pour être le représentant de ce qui se fait de mieux en Médecine Chinoise. Il a donc sillonné le monde et soigné les plus grands dignitaires des pays traversés.

Il y a tellement à dire sur ce personnage qu’il vaut mieux lui consacrer un article.

Pourquoi, je vous parle de Maître ZHU, parce que nous avons la chance d’avoir un de ses disciples, Lokmane Benaicha.

Pour être disciple de cette légende vivante, il vaut mieux maîtriser la langue chinoise. La tradition taoïste veut qu’on donne des noms aux générations. Malheureusement cette tradition se perd, mais pas chez maître Zhu.

Maître Zhu est de la génération He (grue), ses disciples sont de la génération Lin (licorne), les disciples de ses disciples (donc les disciples de Lokmane) sont de la génération Xiang (voler/planer).

Mais chaque école et chaque maître fonctionnent différemment.

Maître Zhu et son disciple Lokmane Benaicha

Si Lokmane Benaicha n’avait pas appris le chinois, il n’aurait jamais pu devenir disciple de Maître Zhu et il n’aurait pas appris les « compléments » de Médecine Chinoise qu’il n’a pas eu à l’Université de Médecine chinoise de Pékin.

En conclusion

Bien évidemment qu’il est possible d’apprendre et de pratiquer la Médecine Chinoise sans parler chinois, la majorité des praticiens occidentaux ne le parle pas et certains n’ont « presque » rien à envier au chinois !

Mais, en Chine comme dans les autres contrées, le savoir de nos ancêtres est encore présent et parfois bien caché. Il est donc nécessaire de parler la langue pour en tirer toutes les subtilités. Encore faut-il trouver des personnes qui soient suffisamment motivées et se montrent « dignes » de recevoir cet enseignement et que l’enseignant veuillent le transmettre, surtout à des occidentaux mais ceci est une autre question !

Voilà, c’est fini. Si vous souhaitez être au courant des prochains articles vous pouvez vous inscrire – ici

Bonne énergie!

Fatah

Pour en savoir plus:

 

Cet article a 5 commentaires

  1. Je ne pense pas qu’il FAILLE absolument apprendre le chinois, cependant il me paraît clair qu’on est inévitablement aspiré vers cet univers linguistique dès lors qu’on s’adonne à l’étude de la médecine chinoise. Qu’on le veuille ou non, les idéogrammes façonnent notre apprentissage, en tout cas c’est mon expérience et ce que j’observe autour de moi…

    1. Merci Alice pour ton commentaire 😊

  2. je trouve votre article tout à fait pertinent, bon nombre de médecines ancestrales réapparaissent , la peur de la langue est l’obstacle voilà pourquoi ces médecines se perdent mais je ne peux constater pour ma part que l’univers est là et il n’y a pas de barrière pour aider, soulager, c’est nous les responsables de ces barrières , toutes ces médecines n’ont pas de frontières, elle s’exportent et se partagent, peut importe la langue

  3. Article très instructif et agréable à lire.

    1. Merci xiaolaoshi 😊👍

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